
C’est toujours la même chose, lorsque je prends le train, le RER ou le métro je suis importunée par des gens qui, justement, s’excusent de m’importuner pendant mon voyage. Bien souvent je peste
intérieurement, baisse les yeux jouant l’aveugle dans mon livre… plus rarement, je plonge la main dans ma poche à la recherche de la petite pièce quémandée… mais tout le temps, je m’interroge sur
le chemin de vie qui a fait atterrir cette personne aussi bas sous terre.
Agacée, peinée, interrogative j’ai fini par me lancer le défi de me mettre à la place d’un de ces mendiants métropolitains… Car au final, même si faire la manche semble pour certains parfois plus
facile que chercher un travail: il faut la faire cette manche, s’abaisser à demander la fameuse petite pièce qui aidera à ne pas s’écrouler dans le fond.
J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai établi un plan d’attaque.
Le choix de la ligne: choisir LA ligne sur laquelle j’étais presque sûre de ne pas croiser une connaissance. Je ne me voyais pas affronter le regard de Madame Duchemin ma voisine, ni celui
d’Edmond mon collègue du service communication et encore moins celui de tous ces passagers que je côtoies quotidiennement sur mon trajet pour le travail, le nez baissé vers leur
nombril.
Le choix du texte: un texte qui sorte un peu de l’ordinaire pour ne pas faire exactement comme les autres, pour attirer l’attention sans trop me faire remarquer, juste de me démarquer. Donc pas
de medley musical cacophonique: de toute façon je ne me voyais pas rendre ma harpe complice de mon défi, pas non plus de texte s’apitoyant sur mon sort: j’ai la belle vie, là ce n’est qu’un
défi!
Alors j’ai opté pour un texte à consonance humoristique:
« Mesdames, Messieurs bonjour! Je suis collectionneuse de petites pièces de monnaie: un cent, deux cents, cinq cents…
Je sais que vous en avez toujours plein le fond du porte monnaie et que cela pèse lourd et déforme vos poches… Alors si vous souhaitez participer à ma collection: je suis
preneuse! »
Le choix de la tenue: jamais on n’a vu une fashion victim faire la manche. J’ai laissé au placard mes escarpins Louboutin et ma petite robe du Comptoir des Cotonniers… j’ai pris un vieux jean pas
trop élimé pour ne pas avoir l’air trop grunge et effrayer les gens + T-shirt et Basket… une tenue simple mais pas non plus en haillons.
Voilà, il ne me reste plus qu’à entrer en action…
J’arrive sur la ligne que j’avais choisie… je suis à la station de départ… Je laisse partir deux-trois trains avant de me décider à entrer dans la première rame… J’entre au milieu et m’accroche à
la barre.
Je regarde un peu les gens, des yeux me croisent gênés: ils ont l’air de sentir ce que je suis, ce que je vais demander, ces regards se dérobent vers le sol.
J’ai le trac, mon ventre se noue, j’ai le rythme cardiaque qui accélère: j’ai la sensation de faire un
malaise.
Mes mains moites glissent le long de la barre… il va pourtant falloir que je me lance!
Je ferme les yeux pour trouver du courage: le courage de dire mon texte, suffisamment haut et fort pour être entendue dans le grincement du train, tout en ayant pas l’air de brayer. Je
déglutis:
« Mesdames, Messieurs, bonjour… (des épaules se haussent, signe de lassitude... et pourtant nous ne sommes que mardi
matin.) Je suis collectionneuse (je vois un monsieur dans le fond qui semble grogner en se renfrognant derrière son journal L’Equipe... mais la petite dame à côté de lui est en train de fouiller
dans son sac à main...) de petites pièces de monnaie: un cent, deux cents, cinq cents… Je sais que vous en avez toujours plein le fond du porte monnaie et que cela pèse lourd (les adolescents qui
sont accrochés à la barre d’à côté répriment leur fou rire: ils me font sourire un peu malgré la difficulté du moment ) et déforme vos poches… Alors si vous souhaitez participer à ma collection:
je suis preneuse! ».
Quel soulagement, voilà je l’ai prononcé ce fichu texte, je sens la sueur couler le long de mon dos, de soulagement je reprends mon souffle et me décroche, fébrile, de cette barre: tuteur
momentané de mes émotions.
Je me faufile entre les fauteuils, j’obtiens une première récolte qui me semble un trésor là au creux de ma main: 3,75€
et un ticket de métro... et quelques sourires de compassion que je n’ai pas pu prendre entre mes mains.
Je me lance dans le deuxième wagon, remontant ainsi jusqu’à la tête... puis je recommence dans la rame suivante... à midi j’arrête mon expérience: j’ai faim, j’ai les genoux en coton et la bouche
pâteuse.
Bilan de cette matinée (8h30/12h00) de manche dans le métro:
- 6 aller-retours d’un terminus à l’autre
- une pause d’un demi heure, assise sur un banc pour regarder les voyageurs
- 1 vieux chewing-gum maché
- 1 trombonne
- 3 tickets de metro dont un usagé
- 1 ticket restaurant périmé
- 3 « Mais vous pouvez pas bosser comme tout le monde! »
- 32,79€
- 1 yen, 4 roubles
- 1 photo d’identité d’un parfait inconnu
- des insultes en roumain d’une famille à qui « j’avais piqué la rame »... j’ai bien cru que j’allai récupérer un oeil
au beurre noir
- un crachat d’un ivrogne queje gênais quand il est monté dans la rame
- 8,7 sourires (je les ai compté ceux là!)
- 1 reste de sandwich croqué
- 1 pomme qui a dû rester au fond du sac depuis quelques jours déjà et une barre de céréales en miettes.
- 86 nez qui se baissent vers 172 chaussures...
Pfiou! Quelle matinée: je préfére mon confort pèpère dans mon open space pour travailler, c’est plus humain.
Mais à présent que j’ai tenté cette expérience, je me suis promis de toujours donner au minimum un sourire à la
personne qui viendrait m’importuner pendant mon voyage!