Le Grenier de M
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Elle m'avait l'air bien enjouée quand elle m'a appelé pour m'inviter au restaurant le soir même.
Quand elle m'invite comme ça c'est qu'elle a quelque chose d'important à m'annoncer: réussite d'examens, promotion, augmentation... c'est notre coutume.
A présent, je suis assis face à elle, de l'autre côté de la table dans ce restaurant italien. Elle est resplendissante comme à son habitude mais là il y a quelque chose de nouveau qui fait
briller son regard.
Elle me tend deux paquets: l'un est rond et l'autre est long et rectangulaire.
Je commence par le petit rond et y découvre une paire de chaussures de sport miniature... quelle drôle d'idée, je ne vais pas faire mon jogging avec ça... j'aime bien quand elle cherche à me
faire passer un message subliminal.
Dans le second paquet, je trouve une boîte qui ressemble à un étui de stylo. J'ouvre le coffret et y découvre un drôle de stylo percé de deux petites fenêtres dans lesquelles on peut voir deux traits verticaux bleus.
Là ça fait tilt dans ma tête, en même temps, elle me dit:
- " Tu vas être Papa."
Je vais être père, mais c'est fantastique! Mes yeux me picotent, des larmes de joie veulent monter à la surface mais je les retiens: je suis un homme! Je ne vais pas pleurer dans un lieu public!
Je les ravale et la regarde, ému et les yeux brillants de bonheur. Je lui attrape la main, contourne la table et lui souffle:
- "C'est merveilleux..."avant de l'embrasser tendrement. Sa bouche a ce goût sucré que j'aime tant.
Les neufs mois qui suivirent furent les plus intenses de ma vie.
La première échographie restera à jamais marquée dans ma mémoire: l'échographe nous montrait un petit amas blanchâtre perdu au milieu d'une masse noire... météorite perdu dans l'univers...
c'est alors qu'il mit le son en route et j'entendis un son étrange et indescriptible mais régulier venu d'ailleurs, venu de loin et de tout près pourtant: le battement cardiaque de cet amas
blanchâtre... J'eus un immense frisson de joie qui me parcourut, j'entendais battre son coeur.
Puis il y eut la deuxième échographie où je vis un petit être, qui faisait le poids de deux petits suisses (dixit l'échographe), ressemblant déjà à un être humain avec ses bras, ses mains, ses
pieds, sa colonne vertébrale et qui virevoltait dans le liquide amniotique: heureux comme un poisson dans l'eau.
Puis il y eut ce soir là où nous étions allongés l'un à côté de l'autre, j'avais ma main posée sur son bidon qui commençait à prendre pas mal de place... C'est alors que j'ai ressenti quelque
chose d'étrange: son ventre avait bougé sous ma main... Étonné, je lui demandais si elle avait sentie quelque chose et si elle savait ce que c'était. Spontanément, elle me dit
:
- "Bah il a bougé!"
J'étais très ému: c'était mon premier contact physique avec ce qui devenait notre enfant.
Je voyais son ventre grossir de jour en jour, parfois elle se trouvait baleine moi je la trouvais reine. J'aimais bien toucher cette peau qui se tendait de plus en plus pour communiquer avec
l'intérieur... Parfois, je collais mon oreille dessus dans l'espoir d'entendre un son venu du dedans... Parfois, je prenais un livre au hasard et je lisais la bouche le plus près du
nombril...
Mais l'idée de devenir père restait quelque peu abstraite... Je savais que ma vie allait changer comme quand j'avais rencontré Lise mais je ne savais pas très bien comment ça allait se
passer.
Moi qui ne suis pas bricoleur pour un sou, je m'étais trouvé des talents de peintre en bâtiment avec spécialité montage de meuble Ikea. Je m'étais même surpris à rêver devant les petits pyjamas au rayon layette, à regarder dans les landaus les autres bébés en me demandant auxquels le nôtre ressemblerait... Mais tout cela était un peu comme quand je jouais à la poupée avec mes soeurs et mes cousines: étant le seul garçon, forcément c'était toujours moi le père!
Puis un soir, je venais de rentrer du boulot, j'étais éreinté, fatigué. Nous nous sommes installés devant une vidéo quand soudain elle m'a dit:
- "Chéri, je crois que je suis en train de perdre les eaux..."
Elle s'est levée et en effet elle avait laissé une immense auréole sur le canapé.
Elle était très sereine... moi un peu moins, je revérifiais encore une fois le contenu de son sac pour la maternité pendant qu'elle prenait une douche.
Pendant le cours de préparation à l'accouchement destiné au père, la sage femme nous avait bien expliqué qu'au premier, il n'y avait pas de quoi se précipiter aux urgences dès les tous premiers signes... mais tout de même, je trouvais qu'elle prenait vraiment son temps.
Nous sommes arrivés à la maternité... elle était toujours aussi sereine, moi j'avais le palpitant qui faisait des bonds: j'avais envie de pousser tout le monde et de crier:
- "Bordel, poussez-vous ma femme accouche!".
Son calme m'en empêchait... les femmes sont un mystère parfois... elles ont une force que nous n'avons pas forcément.
La nuit a été longue. Très longue.
J'ai eu à certains moments la sensation de ne pas être à ma place: je ne pouvais pas faire grand chose d'autre qu'attendre... lui pulvériser un peu d'eau sur le visage... lui remettre cette mèche rebelle... attendre... attendre... sursauter et paniquer quand les machines médicales faisaient des bruits étranges... être rassuré... attendre... attendre...
Puis enfin, la sage femme dit:
- "Voilà la tête...".
Un cri, petit cri fragile pour prévenir qu'il était sorti.
Enfin je vis un tout petit être tout mouillé, tout fragile mais en même temps qui avait l'air si fort! Je la vis elle: ma fille.
Je ne pus retenir mes larmes, je pleurais à grandes eaux: Versailles faisaient pâle figure par rapport à mes yeux. Je regardais ma femme et l'embrassais de bonheur.
La sage femme me tendit une paire de ciseaux et m'invita à couper le cordon: je devenais physiquement père.
Quelques minutes plus tard, elle m'invita à la suivre pour donner les premiers soins à ma fille. Je fus surpris et scié par tout ce qu'elle réussissait à faire... à peine arrivée au monde et
déjà elle se défendait comme une grande!
Enfin, la sage femme me la déposa dans les bras: je suis père.